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L’indépendance des médecins, mythes ou réalités
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« L’Etat détruit l’hôpital public pour le vendre aux investisseurs »
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L’indépendance des médecins, mythes ou réalités
Normalement les médecins exercent leur métier en toute indépendance intellectuelle, comme le prévoit leur déontologie, et de ce fait ils choisissent pour chaque situation les moyens de diagnostique et les médicaments les mieux adaptés pour traiter leurs malades.

Dans la réalité on constate de plus en plus les effets d’une méfiance croissante envers le « pouvoir médical » que les médecins commencent à perdre en faveur des gestionnaires du système, ou qu’ils cèdent devant le pouvoir de l’argent.
Et on peut se demander si les médecins sont tous protégés des intérêts privés qui pourraient influencer leurs prescriptions.

Ce qui réveille les soupçons c’est la relation de certains laboratoires pharmaceutiques avec certains médecins ou associations de médecins qui sont normalement des « sociétés savantes », mais dans la réalité, elles se transforment, en agences de communication au service de l’industrie pharmaceutique, au nom de la formation médicale continue, ou en bureau d’étude à la solde des gestionnaires du système et au nom des « référentiels de bonnes pratiques » ils compromettent non seulement leur indépendance intellectuelle mais aussi celle des autres membres de leur profession.

Il suffit de voir certaines réunions qui se tiennent au nom de « la formation médicale continue », dans les hôtels de luxe avec des dîners qui coûtent des dizaines ou même quelques centaines de milliers de dirhams, ne parlons pas des prises en charges pour passer des week-ends familiaux, ou des séjours dans des stations touristiques ou à l’étranger totalement payés par l’industrie pharmaceutique.

Savez vous que ce qui s’appelle la « formation médicale continue » des médecins, est financée totalement par l’industrie pharmaceutique, et on peut même se demander si l’animateur de ces réunions, parle en toute indépendance ou il est "sous contrat" pour dire ce que lui demande une firme ?
Savez vous aussi que les soient disant « référentiels de bonnes pratiques » établies par la Société Marocaine des Sciences Médicale ont été commandés par les gestionnaires du système et que les auteurs ont été très bien rémunérés par l’administration du système. Et même la presse médicale professionnelle à quelques rares exceptions près est financée par l’industrie pharmaceutique qui y fait la pluie et le beau temps. En pratique, presque 90% de ce que lit un médecin est financé par un lobby qui a autorisé, choisi, voire écrit ce que le médecin devait lire. Et de ce fait les informations dont disposent les médecins proviennent essentiellement de l'industrie pharmaceutique.
On peut dire que sans l'industrie pharmaceutique, il y aurait très peu de congrès et très peu de congressiste aux congrès, ou il y aurait beaucoup moins de FMC, de revue médicale et de livres...
En effet. Il n'y aurait plus que les congrès présentant un réel intérêt scientifique (il y en a assez peu) et privés de touristes invités, l'assemblée serait plus studieuse. On écoute et on participe mieux quand on paye de sa poche.
Quand à faire croire que l'on peut être invité tout frais payé par un laboratoire pharmaceutique à un congrès lointain, et que l'on ne va pas ensuite favoriser les médicaments de ce laboratoire dans ses prescriptions, c'est vivre au pays des fées. Le retour d'affection est une loi universelle du commerce.
En effet, le monde de la formation médicale continue (FMC) et la presse professionnelle sont pollués par des actions et supports publicitaires massivement financés par l'industrie. Sans l'argent de l'industrie, il ne resterait qu'une presse objective et des formations certes plus frugales, mais uniquement destinées à informer les médecins, pas à les déformer.
L'industrie fait son travail qui consiste à créer et fabriquer des médicaments et à les faire prescrire. Le problème est que les médecins devraient garder leur indépendance vis-à-vis de ces actions commerciales souvent déguisées.
La dégradation de l’éthique médicale dans notre pays est continue, s’accélère et encouragée par l’inertie des autorités de la santé, elle menace profondément la santé des citoyens et le financement de notre fragile assurance maladie.
Peut-on considérer la-non réaction des autorités de santé comme bénédiction ou complicité ? Cet abandon n’a-t-il pas en fait un coût colossal en permettant aux firmes pharmaceutiques de convaincre les médecins de prescrire même des médicaments parfois sans intérêt.

Il n’est pas possible de traiter le secteur de la santé comme d’autres secteurs de la société. Il existe dans ce domaine deux dimensions spécifiques primordiales : la dimension éthique et la dimension humaine. Il est impératif d’en tenir compte.

Ceci me rappelle les propos du Professeur Adriane Fugh-Berman publiés dans le BMJ (un des principaux journaux médicaux britanniques) « Ne soyons pas un caniche de l’industrie pharmaceutique. Plutôt que de s’asseoir confortablement sur les genoux de notre maître, regardons autour de nous et goûtons à quelque chose de plus raffiné. La liberté nous appelle. »

Cette déclaration nous incite à relancer un débat public sur l’indépendance professionnelle qui est une valeur fondamentale de l’exercice médical.
Ce débat initié et animé par des médecins épris d’indépendance, peut-être utopistes dans un monde ou l’argent est roi et l’éthique piteusement cachée dans un tiroir, ils en ont assez de cette situation, veulent dignement mériter le pouvoir que la société leur attribue, veulent réagir, et ont besoin du soutien de toutes les bonnes volontés.

Dr. NACIRI BENNANI Mohamed
Publié par « Le Matin » du 16 juillet 2012